De nos jours, l’émulation est très prisée par les joueurs souhaitant s’adonner sans aucune contrainte aux joies du retrogaming depuis un ordinateur, une console de jeux, un smartphone ou bien un bien micro-PC dans la lignée des Raspberry Pi. Outre le côté pratique de l’émulation, beaucoup d’adeptes revendiquent ouvertement le fait d’accéder librement à des milliers de jeux sans dépenser le moindre kopeck. Selon les dires, il serait devenu totalement légal de télécharger ces jeux qui ne sont plus exploités par les éditeurs, mais qu’en est-il réellement ?

Autrefois jugé de ringard, le retrogaming a vu sa cote de popularité monter en flèche au début des années 2000, une période qui coïncide avec la démocratisation des premiers émulateurs pour consoles de jeux vidéo, des logiciels révolutionnaires destinés à imiter le comportement physique d’une machine tout en s’adaptant aux nouvelles technologies. Il était enfin possible de ne plus s’affranchir d’un système pour profiter de ses jeux, mais dès le départ, ces émulateurs furent assimilés au piratage puisqu’ils permettaient d’exécuter librement des copies non autorisées.

Historiquement, c’est Sony qui fut le premier à réagir sévèrement en s’attaquant à la société Bleem à l’origine d’un émulateur très sophistiqué de la PlayStation pour Dreamcast et PC alors que la console n’avait pas encore achevé sa carrière. Après le regrettable échec de la Dreamcast et une forte pression exercée par une armée d’avocats peu scrupuleux, les dirigeants de Bleem ont fini par céder face au tout puissant Sony avant de définitivement mettre la clé sous la porte. Cependant, cet événement n’a aucunement dissuadé les programmeurs de mettre au point d'autres émulateurs, mais en se contentant d'émuler d’anciennes consoles afin d’éviter d’éventuelles poursuites judiciaires.

Ce que dit la loi

Nous sommes très nombreux à utiliser au quotidien des émulateurs sans véritablement nous soucier de leur légalité face au droit d’auteur et pourtant, si on se réfère à l’article « L.122-6 du Code de la propriété intellectuelle », on y apprend qu’il est interdit de reproduire un logiciel et d’accéder à son code source :

Par dérogation au 2° de l'article L. 122-5 lorsque l’œuvre est un logiciel, toute reproduction autre que l'établissement d'une copie de sauvegarde par l'utilisateur ainsi que toute utilisation d'un logiciel non expressément autorisée par l'auteur ou ses ayants droit, ou ayants causes, est illicite.

Dans le texte, le logiciel désigne le système d’exploitation présent dans la console, ce qu’on appelle plus communément le BIOS ou le firmware dans le jargon de l’informatique. Il est donc autorisé d’étudier et de reproduire le fonctionnement « matériel » d’une console, mais dans le cas où le développeur aurait été contraint d’accéder au code source du BIOS, l’émulateur est alors assimilé à de la contrefaçon. Pour se défendre devant le tribunal, le développeur peut se justifier en faisant valoir le droit à la décompilation afin de garantir une interopérabilité avec les jeux comme le prévoit l’article « L.122-6-1 du Code de la propriété intellectuelle », mais en contrepartie, il lui faudra apporter la preuve démontrant qu’il s’est limité à une partie du code nécessaire et que son programme est incapable de contourner des DRM (Gestion des droits numériques).

Un véritable hold-up numérique

Il est donc très important d’utiliser un émulateur qui respecte rigoureusement les droits d’auteur afin de ne pas se rendre coupable de recel de contrefaçon, mais soyons réalistes un instant. Quel joueur aujourd'hui se soucie du droit d’auteur quand on sait qu’un émulateur est principalement utilisé pour exécuter des ROMS et des ISOS de jeux à l'origine douteuse ? Pour se justifier et avoir bonne conscience, beaucoup affirment ne faire aucun tort à l’industrie puisqu’il s’agit de jeux vidéo qui ne sont plus exploités commercialement et pourtant, en jetant un rapide coup d’œil sur les statistiques d’un site de roms populaire, on y constate que les jeux les plus téléchargés sont encore en vente dans le commerce.

Je pourrais vous citer Castlevania: Symphony of the Night, Sonic Adventure 2, Sonic The Hedgehog, Sonic CD, Streets of Rage, Shinobi III - Return of the Ninja Master, Resident Evil Code – Veronica, mais la palme revient incontestablement à Tekken 3 sur PlayStation avec ses plus de 28 millions de téléchargements ! Un véritable hold-up numérique, surtout quand on apprend que le jeu, réalisé par Katsuhiro Harada en 1997, s’est vendu à un total de 8,36 millions d’exemplaires dans le monde. Certes, on parle de jeux qui ne sont plus commercialisés depuis belle lurette sur leur support d’origine, mais il est possible de se les procurer légalement sur différentes plateformes de téléchargements comme Steam, le PlayStation Network, le Xbox Live Arcade ou bien le Nintendo eShop.

D’autres considèrent qu’il est autorisé de télécharger la ROM ou l’image d’un jeu à condition de supprimer le fichier du disque dur après une période de 24 heures, mais cette légende numérique n’a aucune raison d’être puisque le CPI stipule clairement qu’il est interdit de copier un logiciel, quel qu’il soit sauf à titre personnel. C’est-à-dire qu’un utilisateur a le droit de copier un jeu étant en sa possession dans le but de le préserver, mais en aucun cas il lui est possible de le distribuer ni d’en télécharger une copie. Ainsi, la seule façon de pratiquer l’émulation en accord avec les droits d’auteur est d’utiliser ses propres jeux dûment achetés et de récupérer le BIOS de sa console quand celui-ci est requis par un émulateur pour fonctionner.

Alors oui, extraire un BIOS n’est pas à la portée de tout le monde, je vous l’accorde, mais en cherchant un peu sur le web, on peut facilement trouver quelques tutoriels et divers logiciels pour réussir la tâche sans trop de difficulté. De plus, il est possible d’utiliser nos anciennes cartouches directement sur un ordinateur grâce à des périphériques comme le Retrode 2 qui assure une compatibilité avec tous les jeux, mais aussi les manettes, de la Mega Drive et de la Super Nintendo. Le Retrode 2 peut également recevoir quelques modules supplémentaires afin d’utiliser d’autres cartouches en provenance de la Master System, GameBoy et Nintendo 64, mais faut-il encore avoir la volonté de jouer avec des jeux originaux sur son ordinateur...

Des machines favorisant le piratage

Heureusement pour nous, l’émulation ne se limite pas uniquement aux ordinateurs puisqu’il existe quelques consoles dédiées au retrogaming telles que la RetroN 5 d’HyperKin ou la Mega Drive d’AtGames qui nécessitent des jeux originaux pour fonctionner. Chez Nintendo, c’est encore plus restrictif avec la NES Mini où il faut se limiter à la trentaine de jeux fournis dans la console étant donné qu'elle ne possède aucun lecteur de cartouches. Néanmoins, des hackers ont réussi à concevoir un logiciel permettant de copier de nouveaux jeux dans la mémoire, voire de changer carrément le système d’exploitation dans le but d’émuler d’autres consoles.

Mais mieux que toutes ces consoles réunies, la RecalBox illumine les yeux du retrogamer fin désireux de se constituer une ludothèque conséquente à moindres frais. Ce Raspberry Pi dès plus classique permet d’émuler un nombre faramineux de systèmes sans contrôler l’authenticité des jeux qu'ils exécutent. Dans le même esprit, il existe tout une multitude de consoles portables qui acceptent sans sourciller tous les fullset qu'on leur donne à manger et comme si cela ne suffisait pas, des applications comme RomStation banalise volontairement le piratage en offrant à ses utilisateurs la possibilité de naviguer parmi des milliers de roms puis de les télécharger en toute impunité afin d’y jouer avec l’un des émulateurs fournis.

Mais qui sont ces joueurs qui refusent de payer leurs jeux ? Eh bien ! ce sont des gens comme vous et moi qui se proclament « passionné par le retrogaming », mais qui en même temps refusent catégoriquement de débourser le moindre centime dans l’un de ces vieux jeu. Plus étranges encore avec les collectionneurs qui préfèrent pratiquer l’émulation illégale afin de ne pas risquer de détériorer leur précieux trésor qu'ils gardent jalousement sur leurs étagères. Et que dire de cette populace qui se sert à outrance d’émulateurs sur leur PC afin de streamer leurs exploits sur YouTube ? Difficile d’affirmer si ces youtubers respectent scrupuleusement les droits d’auteur, mais il ne serait pas étonnant d’apprendre que des copies illicites ont été utilisées pour réaliser ces vidéos, ce qui pose un sérieux problème quant à leur exploitation sur Internet.

Avec un peu de recul, on peut comprendre le phénomène au vu de l’énorme bulle spéculative qui gravite autour du retrogaming, mais ce n’est pas comme s’il n’existait aucune alternative sérieuse quant à l’achat de jeux sur son support physique. Après tout, nous sommes à l’ère du dématérialisé et l’offre s’avère plutôt fournie quand on prend la peine de s’y intéresser un tant soit peu. Nintendo a été le premier à proposer une solution concrète avec la « Console virtuelle », une plateforme de téléchargement en ligne consacrée au retrogaming afin de satisfaire les joueurs les plus nostalgiques d’entre nous.

Malgré un vaste catalogue de titres couvrant pas moins de neuf consoles différentes, force est de constater que les prix pratiqués sont incroyablement élevés lorsqu’on parle de jeux dématérialisés. C’est pour dire, il faut débourser aux alentours de cinq euros pour se procurer la version NES de Ninja Gaiden ou huit euros pour un Street Fighter II : The World Warrior sur Super Nintendo ! Oui, c’est sacrément cher et inutile de zyeuter chez la concurrence qui pratique des prix plus ou moins similaires, bien que ces jeux restent nettement plus accessibles que sur le marché de l’occasion, un monde à part où la folie l’emporte allègrement sur la raison.

Puisque la majorité des joueurs refusent de payer pour de l’émulation, SEGA a dernièrement eu l’idée de proposer « SEGA Forever », un nouveau service destiné aux smartphones afin de jouer gratuitement aux jeux issus des anciennes consoles de la marque. C’est vraiment gratuit ? Non, pas tout à fait étant donné que des annonces publicitaires pullulent un peu partout sur l’écran et que les sauvegardes se font uniquement sur le cloud, mais moyennant quelques maigres pièces, il est possible de « débrider » l’application. Seulement voilà, le service cible uniquement les joueurs sur mobile et se contente de nous proposer un choix de jeux bien trop limité pour le moment. Il faut aussi souligner que le tactile n’est pas du tout adapté à ces jeux qui requièrent une manette de qualité pour apprécier l’expérience à sa juste valeur. Reconnaissons au moins que SEGA Forever a le mérite d’êtres une alternative prometteuse face au piratage d’anciens jeux.

Une lutte impossible ?

Le piratage est un véritable fléau qui gangrène l’univers du retrogaming malgré les nombreuses solutions proposées par les éditeurs pour jouer en toute légalité. Malheureusement, beaucoup ne comprennent pas que même si ces jeux sont très anciens, cela ne signifie pas qu’ils ont le droit de les télécharger en toute impunité. Il y a également un problème dans le discours des journalistes et autres passionnés qui, trop souvent, considèrent que l’achat d’un jeu rétro sur son support physique est un acte exclusivement réservé aux collectionneurs. Certains vont même jusqu’à plébisciter l’émulation et le piratage en nous incitant à récupérer directement des packs de ROMS dans le but de se constituer rapidement une grosse ludothèque de jeux.

Inutile de se voiler la face quant à l’évolution des choses. Il est bien trop tard pour lutter efficacement contre le piratage de jeux rétro tant la pratique s'avère profondément ancrée chez la majorité des joueurs. Je doute sincèrement que des poids lourds comme Nintendo, SEGA ou bien Sony aient la faculté à inverser la tendance avec leur solution du tout dématérialisé. Non, pour torpiller définitivement le piratage, il faudrait quelque chose de symboliquement fort comme la réédition d’une console avec un grand nombre de jeux sur leur support physique afin d’inciter le retrogamer à payer sans hésitation pour retrouver une véritable authenticité. Quoi qu’il en soit, si vous êtes un vrai passionné du retrogaming j’espère qu’à l’avenir vous renoncerez au téléchargement de BIOS et des ROMS pour en profiter avec un émulateur.

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