Développé en interne chez SEGA dans le but de concurrencer le mythique Final Fight sur Super Nintendo, Streets of Rage a bénéficié d'une réalisation technique frôlant la perfection, le propulsant sans conteste au rang des plus grands jeux de la Mega Drive. Son succès grandement mérité incitera SEGA à réaliser quelques portages à destination de ses autres consoles et de l’arcade. Aujourd'hui encore, impossible de ne pas évoquer Streets of Rage quand on parle de beat them up tant le titre a marqué profondément les esprits, mais est-il toujours aussi plaisant à jouer après toutes ces années passées ?

À la fin des années 80, le beat them up était en pleine démocratisation comme en témoigne la ribambelle de jeux sortis à cette époque sur bornes d’arcade et consoles de salon : Black Belt (SEGA, 1986), Renegade (Technos, 1986), Double Dragon (Technos, 1987), Vigilante (Irem, 1988), Altered Beast (SEGA, 1988), Street Gangs (Technos, 1989), Golden Axe (SEGA, 1989), Crime Fighters (Konami, 1989), Teenage Mutant Ninja Turtles (Konami, 1989) ou bien encore Alien Storm (SEGA, 1990).

Ces jeux ont contribué à l’essor du genre de par leur qualité intrinsèque et l’ingéniosité de leurs concepteurs, mais ce n’est rien en comparaison du travail accompli avec le prestigieux Final Fight de Capcom apparu pour la première fois en 1989 sur un tout nouveau système d’arcade, le CPS1 (Capcom System 1). Grâce à son système de combat et ses graphismes révolutionnaires pour l’époque, Final Fight s’est imposé naturellement comme le nouveau roi du beat them up après avoir écrasé tous ses opposants.

Une légende était née, mais au grand dam de SEGA, c’est la Super Nintendo que Capcom a retenue afin d'adapter Final Fight sur console. La situation fut très embarrassante pour les dirigeants de SEGA qui souhaitaient améliorer l’attractivité de la Mega Drive. Pour cela, il était crucial pour la firme de développer un « killer game » qui deviendrait le nouveau standard en la matière. C’est alors que dans le plus grand des secrets, le projet se voit confié au studio AM7 sous la direction de Noriyoshi Ohba également réputé pour avoir travaillé sur The Revenge of Shinobi et Shinobi III.

Sous un fond de ville meurtrie...

Clairement, Noriyoshi Ohba ne nous a guère sorti sa plus belle plume pour imaginer le scénario de Streets of Rage, mais l'intrigue se veut suffisamment prenante pour nous inciter à prendre part à l'action aux côtés d’Adam Hunter, Axel Stone et Blaze Fielding. C’est au péril de leur vie que ces trois experts en arts martiaux ont juré d’anéantir le syndicat du crime qui sévit en toute impunité dans leur ville aux allures d’un New York meurtrie. La séquence d'introduction nous plonge inlassablement dans une ambiance si particulière où l’histoire est rapidement résumée avant de laisser place à l’écran titre. C’est tout simplement bluffant !

Une petite pression sur la touche « start » nous emmène dans le menu principal où il est possible de lancer une nouvelle partie en solo ou en coopération lorsqu’une seconde manette est connectée. Quelques options sont disponibles afin de régler la difficulté échelonnée sur quatre niveaux (facile, normal, difficile et très difficile), de choisir la configuration des contrôles parmi les trois profils sélectionnables ou bien d'écouter la totalité des bruitages et autre musique du jeu.

Contrairement à Final Fight, les combattants sont ici évalués individuellement selon trois critères : la puissance, le saut et la vitesse. La lettre "A" désigne le point fort d’un personnage tandis que la lettre "B" correspond à son point faible. Aux premiers abords, ces critères ne semblent pas directement influencer sur le gameplay, mais en augmentant le niveau de difficulté, le joueur doit impérativement adapter son style de jeu en fonction des compétences du personnage choisi afin de maximiser ses chances de réussites. Par exemple, Adam est un combattant puissant qui peut frapper sur une longue distance en effectuant un coup de pied sauté latéral, mais sa faible vitesse de déplacement nécessite d’anticiper les attaques qui ne peuvent être évitées. À contrario, Axel est un combattant puissant et rapide, mais sa faible détente verticale l’empêche de se défendre efficacement lorsque trop d’ennemis l’entourent.

Une immersion totale

Le premier niveau débute dans les ruelles malfamées de la ville au rythme effréné d'une musique électronique plongeant immédiatement le joueur dans une immersion totale. Il est vrai que Streets of Rage reprend les ingrédients qui ont fait le succès de Final Fight, mais le titre se distingue par une progression plus dynamique et un système de combat remanié. Dans l’optique d’ajouter un peu d’originalité, le studio AM7 a eu l’idée d’insérer une voiture de police qui, une fois appelée en renfort, se charge d’éliminer à coup de napalm toute la racaille se trouvant dans la zone. La cinématique diffère légèrement pour le second joueur qui verra, à la place du napalm, un lance-grenade tout aussi efficace.

Quel que soit le niveau de difficulté choisi, l'attaque spéciale est limitée à une seule utilisation par round, mais elle peut être renouvelée en perdant une vie ou en récupérant l'un des rares items représentant une petite voiture de police. Bien que la cinématique soit très réussie en plus d’impressionner à l’écran, on constate avec du recul que cette dernière casse un peu le rythme de l’action, puisqu'une fois active, le temps se fige durant quelques secondes et empêche tout déplacement.

Hormis les enchaînements traditionnels, le système de combat nous offre le luxe d'effectuer une attaque en arrière, un déchaînement ou différentes prises telles que la projection, la chute sur le dos ou la voltige. Certains ennemis peuvent aussi nous projeter dans les airs, mais en pressant simultanément la combinaison de touches « haut » et « saut », il est possible de maîtriser la chute afin de ne pas perdre d’énergie.

Le studio AM7 nous livre un système de combat déjà très complet, mais les concepteurs sont allés plus loin dans leur démarche en ajoutant la possibilité de donner plusieurs doubles coups de pied ou d’exécuter une projection par la nuque lorsqu'un ennemi nous agrippe par-derrière. En mode deux joueurs, cette action peut donner une super attaque à condition d'être bien synchro avec son partenaire. Enfin, sachez qu’il faut veiller à bien respecter un espace de sécurité entre les deux joueurs, car il est possible de blesser accidentellement son coéquipier en tentant de frapper un adversaire aux alentours.

En route pour débusquer la racaille !

En tout, le jeu totalise huit étapes qui nous emmènent visiter différents endroits de la ville en passant par des ruelles, un centre-ville, une plage, un pont, un bateau, une usine, un ascenseur de service et en guise de final, le quartier général des méchants. Sur le chemin, certains éléments du décor peuvent être détruits afin de récupérer un précieux item permettant de récupérer une quantité d'énergie partielle ou complète, d’améliorer son score, ou bien alors de gagner une vie supplémentaire.

Il est aussi possible de ramasser quelques armes improvisées comme une bouteille en verre, une batte de base-ball, une barre de plomb, un couteau papillon, ou une poivrière destinée à aveugler temporairement un ennemi. Cependant, au moment d'attaquer un ennemi, notre personnage à cette fâcheuse habitude de ramasser en priorité un objet se trouvant près de lui étant donné qu’un seul bouton est affecté à ces deux actions. Forcément, l'ennemi en face se fait une joie de frapper à tous azimuts tant que l'objet nous empêche de riposter. Je pense qu’il aurait été judicieux d'utiliser une combinaison de touches destinée à récupérer un objet afin d'éviter ce genre de situation agaçante, mais peut-être qu’il s’agit d’un choix délibéré afin de ne pas rendre les contrôles trop compliqués.

La mémoire ROM des premières cartouches Mega Drive ne faisant que 4 mégabytes, les concepteurs ont été contraints de se limiter à cinq types d’ennemis et d’y appliquer trois palettes de couleurs distinctes afin de créer une illusion de diversité. Ainsi, l’action nous envoie tabasser toute une meute de punks enragés accompagnés de criminels, chefs de clubs, adeptes de kung-fu et autres jongleurs déjantés. Attention à ne pas les sous-estimer, car chaque type d’ennemi possède son propre style de combat et certains d’entre eux sont capables d’utiliser des armes pouvant occasionner de sérieux dégâts !

Aujourd’hui encore, il est très étonnant de voir tous ces ennemis chercher le bon angle d’attaque et d’évaluer les risques potentiels avant de passer à l’action. Ceci pousse le joueur à rester très vigilant durant sa progression afin de préserver sa barre d’énergie en vue de tenir tête à l’un des six boss présents.

C’est peu, mais en contrepartie, chacun d’entre eux s’offre un sprite de grande taille dont la réalisation s’avère très soignée, excepté pour le cinquième niveau où il est question de se mesurer à deux simples clones de Blaze. Une fois trouvée la technique imparable pour esquiver leur coup dévastateur, les combats se déroulent sans accrocs, mais les choses se compliquent lorsque l’un de ces gros méchants appelle en renfort quelques loubards cherchant à nous ralentir. Plus difficile encore, la dernière étape nous invite à affronter tous les boss précédemment vaincus avant d’accéder à une grande pièce où se trouve le fameux « Mr. X », un adversaire redoutable armé d’une arme automatique en plus d’être accompagné de ses meilleurs hommes de main.

Il s’agit d’un sacré challenge et pourtant, Streets of Rage s’adapte très bien aux novices qui pourront faire leurs premiers pas en douceur grâce au mode facile qui dispose d’une difficulté plutôt bien équilibrée. Les joueurs les plus expérimentés ne sont pas en reste puisqu’en jouant dans les modes de jeu les plus difficiles, le jeu devient radicalement plus ardu où la moindre erreur peut s’avérer fatale.

En mode coopération, il faudra veiller à bien s’entraider, car une fois privé de son partenaire, il devient presque impossible de continuer la partie puisque le jeu multiplie par deux le nombre de boss et d’ennemis à affronter. Il faut aussi surveiller le compteur de temps qui s’écoule, car le joueur dispose d’une cinquantaine de secondes pour passer à la zone de combat suivante. Dans le cas où le temps limité se serait entièrement écoulé, le jeu nous soutire une vie, mais fort heureusement, cela se produit rarement à moins de lambiner en cours de chemin.

Beau, technique et difficile

Arcade oblige, le jeu se termine assez rapidement puisqu’il faut compter environ trois quarts d’heure avant d’achever le boss de fin. C’est plutôt honorable pour ce type de jeu qui nous invite à retenter régulièrement l’expérience dans le but d'améliorer son score ou bien de mettre à rude épreuve sa dextérité en jouant dans les modes de difficulté les plus élevés. De plus, le mode deux joueurs reste une très bonne occasion de ressortir la cartouche afin de passer un moment convivial entre amis et qui, en prime, permet de découvrir deux fins différentes.

Pour l’époque, Streets of Rage hérite d’un rendu graphique de bonne facture comme le démontre les différents sprites qui s’animent merveilleusement bien au travers de décors fouillés où l’on y aperçoit quelques petites animations telles que le clignotement de panneaux lumineux, l’eau qui s’écoule d’une gouttière, le passage d’une courte averse ou bien encore le vent emportant sur son passage tout un lot de détritus.

Ajouté à cela des couleurs vives et un style graphique efficace, on obtient un jeu très réussi graphiquement même s’il faut reconnaître que le studio AM7 était, à ce moment, très loin d’exploiter tout le potentiel offert par la Mega Drive. À noter que de rares ralentissements apparaissent de temps à autre en jouant à deux ou lorsqu’un trop grand nombre d’ennemis s’affichent à l’écran. Impossible d’affirmer s’il s’agit d’un bug ou d’un manque d’optimisation, mais le problème est bien présent que ce soit sur une console japonaise ou occidentale.

Par ailleurs, il n’existe aucune différence notable entre les différentes régions si ce n’est une image plus grande et une vitesse amoindrie pour la version PAL. En outre, la prise en main est immédiate et ne demande aucune maîtrise particulière pour progresser dans les différentes zones de combat. Cela dit, il faut être réactif et user des bonnes attaques afin de gérer au mieux les multiples vagues d’ennemis qui se présentent à l’écran. Dans les grandes lignes, on ressent parfaitement les sensations et le plaisir de l’arcade, ce qui est étonnant pour un jeu conçu spécifiquement au départ pour une console de salon.

Grande figure de chez SEGA, Yūzō Koshiro met un point d’honneur à la réalisation de Streets of Rage en y insérant une composition musicale mélodieuse. Pour la première fois, le génie de l’artiste utilise un mélange de techno et d’house afin de taper dans un registre purement électro. Le résultat est une pure merveille pour les oreilles où chaque musique nous immerge sans pareil dans une ambiance dès plus oppressante en plus de démontrer avec brio toute la pureté du son et le potentiel offert par le processeur sonore de la Mega Drive.

Curieusement, on ne retrouve pas ce même degré de qualité concernant les effets sonores qui, hélas, sont dénués de profondeur et de clarté. Difficile de faire l’impasse sur ce sentiment d’inégalité quant à la qualité audio du jeu d’autant plus que le problème n’a pas été corrigé dans la version apparue sur Mega CD malgré l’effort d’insérer des voix digitalisées.